l'encrier de rosemarie

l'encrier de rosemarie

Tout va bien

- Tout va bien, lui sourit-il... Le matin au lever. Après le rendez-vous chez le médecin. A table, lui coupant amoureusement ses légumes. Devant la télévision, lui tenant la main.

- Tout va bien. C'est juste de la fatigue. Tu en as trop fait ces derniers mois. Tu accuses le coup, c'est normal. Le médecin a dit...

Tout va bien.

 

Elle se regarde dans le miroir. Se trouve bien pâle. Les yeux cernés. Le cheveu terne. Un peu de fond de teint, de rouge à lèvres. Donner le change. Puisqu'il croit que tout va bien... Elle sourit à son image. Sans conviction. Elle s'habille lentement. Calcule chaque geste pour éviter la douleur. Ce pull? Non, il faut lever les bras et ça fait mal. Plutôt le chemisier à fermeture éclair. Et cette jupe pas très jolie mais si facile à enfiler. Heureusement, c'est le printemps, il fait déjà chaud.

 

Il s'est endormi, la tête renversée sur le dossier du fauteuil. Assise en face de lui, elle a posé son livre et le regarde. Les mots du médecin la poursuivent. Inopérable... Métastases... Quelques semaines... Elle ne lui a rien dit. Elle veut lui donner encore un peu de temps. Elle garde son malheur pour elle. S'évertue à déguiser ses douleurs en fatigue passagère. Elle a refusé le traitement proposé et l'hospitalisation qui ne serviraient qu'à prolonger une vie qu'elle sait arrivée à son terme.

 

C'est dimanche. Il lui propose une balade.

- Viens, ma belle, on va voir le soleil. On prend la voiture et on va faire un tour.

Il pose un châle sur ses épaules.

- Il fait bon, mais tu es tellement frileuse... Je te connais: un coup de vent et tu frissonnes. Ma petite chatonne à moi qui s'est trompée de continent à la naissance...

 

Il rit, lui ouvre la portière de la voiture, s'assure qu'elle est bien installée.

Elle n'a pas tellement envie de sortir. Réprime un haut-le-coeur. Serait mieux pelotonnée dans son fauteuil. Mais il est si gentil, attentionné. Il a tellement envie de lui faire plaisir. Elle lui sourit.

- Tu m'emmènes au bord du Rhône? Les argousiers doivent être en fleur maintenant.

 

Le lendemain, elle n'a pas le courage de se lever. Elle dit:

- Juste un peu de fatigue à cause d'une mauvaise nuit. Rien de grave. Va, mon chéri. Je vais dormir encore un peu. Il faut que tu ailles au bureau. Tout va bien, tu sais.

Il s'est tourné vers elle, de la tendresse plein les yeux.

- Je sais. A tout à l'heure! Je te ramène des cerises.

 

Elle s'est rendormie, du sommeil lourd que provoquent les médicaments qu'elle prend en cachette, à journée faite. Un beau soleil de printemps se faufile entre les rideaux, effleure la table de nuit, caresse son front en sueur. Un merle qu'elle n'entend pas s'époumone sur le bord du balcon.

 

*

 

Les mains crispées sur le volant, il conduit dans la circulation intense des débuts de journée. Coup de frein brutal pour éviter un cycliste. Se concentrer. Faire comme si tout allait bien. Pour de vrai.

 

Debout à côté de son bureau, son collègue l'examine d'un œil critique.

- Tu n'as pas bonne mine, toi. Des soucis?

- Non, non, tout va bien. Juste une mauvaise nuit. Tu peux me passer le dossier de la fiduciaire? Je voudrais revoir quelques chiffres.

- Le voilà. Mais j'insiste. Il me semble que ces mauvaises nuits s'accumulent, non? Tu devrais peut-être voir un médecin.

 

Un médecin! Il l'a vu, le médecin. Pas plus tard que la semaine dernière. Il est entré en force dans le cabinet, sans prendre rendez-vous. Il voulait savoir. Désarçonné par la véhémence de ses propos, le praticien a fini par lui dire la vérité. Sa femme est condamnée mais ne veut pas qu'il le sache.

 

Il prend le dossier en essayant de cacher ses mains qui tremblent. De fatigue, de peur, de découragement. Il fixe les colonnes de chiffres sans les voir, attendant que son collègue s'éloigne. Tenir...

 

*

 

Elle s'est pesée ce matin. Elle a encore perdu un kilo. Elle se trouve mince maintenant. Sourit, amère, quand elle constate qu'elle a besoin d'une ceinture pour faire tenir sa jupe. Elle s'installe dans le hamac qu'ils ont ramené de leurs dernières vacances et se laisse bercer en pensant qu'il faudrait faire un brin de ménage, ranger un peu la maison. Pas le courage. Plus tard peut-être.

 

- Hello, ma douce! Je suis là. Je te ramène des livres de la bibliothèque. J'ai aussi fait les courses et j'ai une surprise...

Il lui tend un bouquet de tulipes. Elle vient vers lui à pas lents, passe ses bras autour de sa taille, appuie sa tête sur son épaule. Il dit:

- La journée était bien longue, tu sais. Il me semble que tout le temps que je passe sans toi est du temps perdu.

 

Son téléphone portable sonne. Le numéro qui s'affiche est celui du médecin; elle le sait par cœur.

- C'est ma sœur. Excuse-moi deux minutes.

Elle s'éloigne pour répondre. Écoute le médecin lui donner les résultats des derniers examens et raccroche après un bref remerciement.

- Elle voulait juste savoir si j'étais libre demain pour déjeuner avec elle. Nous avons rendez-vous à midi.

 

Elle lui dit:

- J'ai vu le médecin ce matin. Il veut faire des examens, des analyses... Il dit qu'il faudrait que j'aille quelques jours à l'hôpital.

- Bien sûr! C'est une bonne idée, ça. Tu seras plus tranquille après. Moi aussi, d'ailleurs.

 

*

 

Malgré les fleurs et la grande baie vitrée qui donne sur la campagne, la chambre d'hôpital le déprime. Il force un sourire.

- C'est joli, ces roses. Qui te les a apportées? Tu as meilleure mine aujourd'hui. Le médecin dit que...

Il aligne les platitudes. S'en rend compte. Se tait. Lui prend la main.

Elle a fermé les yeux, épuisée par trop de souffrance.

Il essaie encore.

- Patience, ma douce, tu vas guérir, c'est sûr. Tu sortiras bientôt et tout ira bien. On passera l'été à la montagne. Tu verras, tout ira bien...



07/10/2015
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