l'encrier de rosemarie

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Le bar

Un soir. Pas plus solitaire qu'un autre. J'avais poussé la porte du bar un peu par hasard. Etait-ce Buenos Aires ou La Havane? Ou peut-être Caracas? Je ne sais plus très bien et c'est égal.

 

Il n'y avait presque personne. Une femme, seule, perchée sur un tabouret du bar, tournant le dos à la porte. Elle oscillait un peu, les mains posées sur le comptoir. Trop de rhum ou trop de tristesse ou peut-être les deux? Allez savoir. Ça aussi, c'est égal. A une table près de l'entrée, un homme devant un verre de bière à moitié vide. Il leva les yeux à mon entrée. Pas la peine, hombre, je ne suis pas là pour ça. Le barman était adossé à sa machine à café, bras croisés; une moue d'ennui lui tirant la bouche vers le bas. Et puis il y avait aussi un pianiste.

 

La salle n'était pas très grande. Le bar en mangeait la moitié. Des banquettes en velours rouge couraient le long des murs. Des lampes énormes, rondes, diffusaient une lumière fatiguée qui rendait l'endroit un peu glauque. Un piano était posé sur une petite estrade dans un coin.

 

La porte franchie, je m'étais arrêtée. Allais-je rester? La musique prit la décision à ma place. Je m'assis à la table la plus proche du piano. Je commandai un mojito. Le pianiste était un vieil homme noir. C'était peut-être bien La Havane, après tout. Ses mains glissaient, ondulaient, valsaient sur les touches. Il se tenait un peu voûté, la tête dans les épaules, le regard levé vers un poster fixé au mur devant lui. Je me penchai un peu pour voir. Ava Gardner... Cette photo où elle pose avec un immense chapeau noir qui lui mange une partie du visage. Froide et lointaine, mais belle à jamais. Le pianiste jouait sans la quitter des yeux. Une lampe posée sur le piano éclairait son profil, creusait ses rides et dessinait son ombre chinoise sur la paroi opposée.

 

Je ne reconnaissais pas l'air. Du jazz. Doux et vif à la fois. Je fermai les yeux, seule avec cet air qui évoquait un autre temps. C'était un autre bar, un autre piano, une autre vie. Un temps avec seulement un bel aujourd'hui à perte de vue.

 

La musique s'arrêta. J'ouvris les yeux. Le pianiste avait tourné la tête et me regardait. Il m'adressait un léger sourire qui disait oui, je sais bien, mais rappelle-toi, la nuit n'est jamais aussi noire que juste avant l'aube.

rf/15.12.11



06/10/2015
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