l'encrier de rosemarie

l'encrier de rosemarie

Un lâche ordinaire

- Tiens Maxime, je t'ai écrit une lettre. Non! Ne la lis pas tout de suite.

Je ne réponds pas. Elle m'envahit de missives, de billets, de courriels... Je voudrais les jeter sans les lire. Je n'ose pas.

 

Voilà, elle m'embrasse et part en coup de vent, enfilant son horrible veste mauve au passage. Je n'ai pas de rendez-vous ce matin. Je peux m'atteler au ménage. Elle dit toujours que je passe ma vie avec l'aspirateur dans une main et la serpillière dans l'autre, alors j'évite de le faire quand elle est là. Si elle me demande, je lui dirais que je suis allé au fitness. La semaine dernière, quand je lui ai fait remarquer comme la maison brillait, elle m'a dit, dédaigneuse, que j'aurais mieux fait de lire ce bouquin qu'elle m'a recommandé. Elle m'a dit aussi que ma vie intellectuelle ressemblait à un désert.

 

Je suis allé chercher le courrier. Maintenant, je vais boire un café au salon et lire le journal avant de préparer le déjeuner. Ah oui, la lettre...

Maxime, mon amour,

Je ne t'ai pas beaucoup vu cette semaine, avec tous tes rendez-vous de travail en soirée. Je m'ennuie quand tu n'es pas là. Hier soir, j'ai regardé une émission sur le paludisme. C'est affreux, tellement de gens qui meurent chaque jour... Tu sais, c'est quelque chose qui me fait très peur, la mort. Pas la mienne, la tienne. Seulement de penser qu'un jour tu pourrais ne plus être là, j'angoisse terriblement. Prends bien soin de toi, mon chéri.

Je t'aime, ta Laura

 

Depuis le temps que nous sommes mariés... C'est trop. Mais comment le lui dire?

 

Elle rentre à midi. Elle me fait des compliments sur ma cuisine et se ressert une deuxième fois. Je me lance et lui demande si elle n'a pas l'impression d'avoir pris un peu de poids ces derniers temps. Elle me répond sèchement.

- C'est possible, mais je ne vois rien de dramatique à cela, le printemps arrive et je vais faire plus attention.

Elle me lance un regard fâché. Je ne dis plus rien. Je lui achèterai des fleurs tout à l'heure, quand j'irai faire les courses.

 

Heureusement, elle boude rarement longtemps. Il faut dire que j'évite l'escalade. J'ai horreur des scènes. Alors, je me tais ou je m'excuse. Je pense que l'harmonie est indispensable dans un couple qui veut durer.

 

J'ai à nouveau une matinée à moi. En faisant notre lit, j'ai trouvé un billet sur mon oreiller.

Maxime, mon amour,

Je te souhaite une très belle journée. Je vais revenir le plus tôt possible. Je m'ennuie tellement de toi quand nous ne sommes pas ensemble!

Je t'aime, ta Laura

 

Je chiffonne le papier et le balance à la corbeille.

 

En partant faire les courses tout à l'heure, j'ai croisé ma voisine devant la porte de l'immeuble. Nous avons échangé quelques mots. Elle a un bien beau sourire. Il m'a semblé qu'elle me regardait d'un air enjôleur. Cela m'a troublé. Je me suis empressé de prendre congé. Parfois, je me prends à rêver. Si Laura rencontrait quelqu'un et me quittait un jour? Je serais libre. Mais cela n'arrivera jamais.

 

Vacances de Pâques. Laura est partie toute une semaine en camp de musique avec son école. Elle me téléphone tous les jours. Je me sens surveillé. Parfois, je voudrais bien ne pas répondre, mais je n'ose pas. Elle est revenue aujourd'hui. Elle m'a sauté au cou en me disant que je lui avais terriblement manqué. J'ai dit moi aussi mais le cœur n'y était pas vraiment.

 

Le temps s'est mis au beau. Laura a sorti ses vêtements d'été. Elle fait des essais devant le miroir. Je la regarde du coin de l'œil. Je vois bien que les pantalons la boudinent et que les chemisiers ne ferment plus. Elle porte le plus souvent des jeans ou des jupes qui font ressortir ses hanches trop larges. Quand nous sortons ensemble, je suis sûr que les gens se demandent ce que je fais avec une femme aussi peu attirante.

 

Pourtant, quand je l'ai rencontrée, elle devait bien être différente, non? J'ai de la peine à m'en souvenir.

 

 

Nous avons reçu une invitation pour le mariage de mon neveu. La fête aura lieu dans un hôtel chic de la Riviera vaudoise, dans un mois. Laura s'est mise au régime. Son humeur s'en ressent. Elle est maussade, elle me querelle pour des broutilles. Elle critique mes cheveux (trop longs), ma chemise (à rayures, elle déteste ça), ma manière de parler, de manger, de dormir...

 

Son régime ne donne aucun résultat. Aujourd'hui, elle s'est résignée à acheter une tenue pour le mariage, sans attendre une hypothétique diminution de poids. Elle revient de ses courses, triomphante. Elle enfile tout de suite ses nouveaux habits pour me les montrer. La robe est plutôt jolie mais pas sur elle. De plus, je trouve qu'elle la vieillit. Les chaussures sont banales, avec des talons plats. Je lui dit c'est parfait, ma chérie.

 

Le mariage est pour samedi. Nous avons décidé de passer la nuit sur place pour éviter un long trajet de retour. Laura me suggère de demander à la voisine de nourrir le chat pendant notre absence. Je vais sonner au troisième. Je suis invité à prendre un café. C'est accueillant chez elle. Tout est clair, bien rangé. Elle est vêtue d'une robe d'intérieur qui lui va à ravir. Et toujours ce sourire...

 

Laura est toute excitée à la pensée de ce week-end. Dans la voiture, elle jacasse sans fin. Je lui réponds par monosyllabes. L'hôtel est luxueux. On nous attribue une chambre au sixième étage, avec un grand balcon qui donne sur la pelouse et qui offre une vue splendide sur le lac. Laura pousse des exclamations de ravissement. Je coupe court en lui disant qu'il est temps de nous préparer. Elle disparaît dans la salle de bains pendant que je me change. Je me trouve très élégant dans ce costume blanc cassé, cravate et chaussures bien assorties. Quand ma femme émerge, je fais de mon mieux pour avoir l'air ébloui.

 

Nous nous dirigeons vers la terrasse où est servi l'apéritif. Nous sommes accueillis chaleureusement. Je perds de vue Laura, happée par mes cousines. La soirée promet d'être plaisante. Je vais d'un groupe à l'autre, échangeant des nouvelles et des plaisanteries. Je retrouve ma femme à la table du dîner. Elle me semble bien gaie. Je la soupçonne d'avoir abusé du vin blanc. Elle rit sans raison, intervient dans les conversations et me coupe sans cesse la parole. Je finis malgré moi par m'éteindre un peu. Il me semble que son verre est toujours vide. Je n'ose pas le lui faire remarquer.

 

Quand les musiciens attaquent la première valse, je tente de me réfugier au bar, mais Laura me tire par le bras et m'entraîne sur la piste. Elle danse plutôt bien d'habitude, mais ce soir, peut-être à cause de l'alcool, elle trébuche et me marche sur les pieds. Nous avons l'air ridicules. Je suis sûr que tout le monde nous regarde en se moquant de nous. Enfin, Laura se déclare fatiguée et retourne s'asseoir.

 

J'ai bu un peu, moi aussi. Suffisamment pour oser inviter une jolie femme assise à un bout de la grande table. Elle me sourit et se lève. Elle valse à ravir, toute légère dans mes bras. Je sens qu'on me tapote l'épaule. C'est Laura.

- Mais c'est mon homme, ça. Chasse gardée, Madame. Il ne danse qu'avec moi!

Elle écarte ma cavalière et me prend dans ses bras.

- Alors, on me fait des infidélités, hmmm?

Je commence docilement à tourner au rythme de la musique.

 

La soirée avance lentement. Tout le monde a l'air de bien s'amuser. J'essaie de me mettre au diapason en avalant quelques cocktails. Perché sur un tabouret de bar, je regarde Laura de loin. Elle ne me prête plus attention. Je la vois se diriger à pas mal assurés vers un groupe de jeunes gens. Elle prend la main de l'un deux et essaie de l'entraîner sur la piste. Il n'a pas l'air d'accord. Laura gesticule, l'autre secoue la tête. Alors elle lève le bras et lui lance une gifle. Je me dirige vivement vers elle et, m'excusant auprès du jeune homme qui se tient la joue, j'attrape le bras de ma femme et l'entraîne en direction des ascenseurs. Elle se débat, me traite de rabat-joie, commence à pleurer. Les gens nous regardent, gênés ou amusés. Je cours presque. Je parviens enfin à la pousser dans l'ascenseur.

 

Arrivés dans notre chambre, je suis obligé de fermer la porte à clé pour l'empêcher de ressortir. Nous nous disputons. Elle me traite de triste individu, je voudrais lui dire que je la déteste. Elle sort sur le balcon et crie à la cantonade que son mari est une brute. Hors de moi, je la prends par la taille et la fait passer par-dessus la balustrade d'un seul mouvement. Elle n'émet pas un son pendant que son corps tombe et s'écrase sur la pelouse en contre-bas avec un bruit sourd. Je distingue la tache claire de sa robe. Je vois aussi sa tête qui se trouve dans un angle totalement improbable.

 

Personne. Je ressors de la chambre et ferme la porte à clé. Je vais redescendre. Je dirais que ma femme était fatiguée et qu'elle s'est couchée.

rf/octobre 2011



06/10/2015
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