l'encrier de rosemarie

l'encrier de rosemarie

Plan B

Cette nouvelle m'a valu le 2ème prix du concours de Webstory 2013. La consigne était simple: l'histoire devait commencer par "J'aurais dû faire marche arrière"...

 

J'aurais dû faire marche arrière hier soir, au moment où il sortait les courses du coffre de ma nouvelle voiture. Oui, simplement enclencher la vitesse, mettre les gaz à fond et reculer. Regarder par le rétroviseur, le voir battre des bras et tomber sous les roues. Sentir le soubresaut de la voiture au moment où elle lui aurait passé sur le corps. J'aurais dû. Cela aurait été bien plus simple et m'aurait évité la peine d'inventer toute une mise en scène qui comportera forcément une part de risque.

 

Si j'avais simplement fait marche arrière, j'aurais pu jouer les veuves éplorées. J'aurais invoqué un accident fatal.

- C'est horrible, je ne pourrai jamais me le pardonner, vous comprenez, c'était ma nouvelle voiture, celle qu'il m'a achetée parce que... Enfin, vous voyez, je n'étais pas habituée à la conduire. La marche arrière n'était pas à l'endroit habituel. C'est affreux, je me sens tellement coupable, ma vie est finie...

 

Je joue assez bien la comédie. Je suis sûre que j'aurais mis tout le monde dans ma poche. On m'aurait entourée, consolée. Le plus beau, c'est que mon chagrin aurait été tout à fait sincère. Je n'aurais pas eu à faire d'efforts pour pleurer. Il y a des jours et des jours que je m'entraîne non stop.

 

Je pense à ça maintenant en le regardant. Il jette en vrac ses affaires dans la valise posée sur le lit. Il sépare ses vêtements des cintres avec des gestes saccadés. Il rafle le contenu des étagères d'un mouvement brusque. Je suis appuyée contre l'embrasure de la porte de notre chambre, bras ballants. Je ne perds rien de ce remue-ménage. Une ceinture tombe à terre en se déroulant mollement. Il la ramasse et la roule à toute vitesse avant de la jeter par-dessus ses pull-overs. Tiens, celui-là, le bleu, c'est moi qui le lui ai offert, il y a déjà longtemps. Il l'a porté très souvent. Je me demande s'il va le garder ou juste le balancer dans une benne de Caritas.

 

J'observe la scène dans une immobilité totale. Pas de larmes, pas de reproches. C'est curieux. Je rentre au-dedans de moi pour voir ce qui s'y passe. C'est tout gelé. Un bloc insensible, du granit. Est-ce que c'est pour ça que je me tiens toute raide, sans bouger un seul muscle?

 

On dirait qu'il a fini. Il n'a jamais su faire une valise. C'est toujours moi qui m'en occupait. La valise déborde et il appuie sur le couvercle en tirant sur la fermeture-éclair. Ça y est. Il se redresse, saisit la valise et se dirige vers la porte. Vers moi. Je ne bouge pas. Il s'arrête.

- Allez, laisse-moi passer, s'il te plaît.

Sa voix me sort de ma transe. Je recule un peu. Le voilà déjà à la porte de l'appartement.

- Je reviendrai chercher le reste de mes affaires lundi. Au revoir.

 

Il part comme un voleur, en emportant son butin. Très vite il n'est plus là. Je sors de ma léthargie et cours me pencher au balcon. Je le vois, petit, tout en bas de l'immeuble. Il dépose la valise sur le siège arrière de sa voiture, monte à l'avant et démarre. Il a tourné le coin de la rue. Voilà, cette fois, il est vraiment parti. Il est vraiment parti et je suis vraiment seule.

 

Mais il a dit qu'il reviendrait lundi, non? Cela me laisse trois jours. Bien assez pour inventer une autre mort accidentelle. Parce que, c'est sûr, il ne sortira plus jamais les courses du coffre de ma voiture. Il faut que je trouve autre chose.

 

J'ai passé des heures sur Internet, avec des mots-clés tels que "accident" combiné avec "crime" ou "meurtre passionnel" et "impunité" ou "légitime défense". Il est trois heures du matin et je ne suis guère plus avancée. J'essaie encore avec "crime" et "moyens" et je tombe sur des histoires de crimes et châtiments au Moyen Age. Découragée, je prends un somnifère et tombe sur mon lit pour oublier pendant quelques heures le tremblement de terre que j'ai subi.

 

Ce matin, j'ai parcouru toutes les armoires de la maison. J'ai entassé en vrac dans un coin du salon toutes les affaires qu'il est censé venir chercher lundi. J'ai tiré une chaise devant le tas d'objets et je le contemple, morose. Quelques livres, des disques, une écharpe, un porte-clé, un tableau qui vient de son oncle, une paire de chaussures de marche...

 

Je me lève d'un bond et je recommence la tournée des pièces. J'édifie un autre tas à côté du premier. Tous les cadeaux reçus au fil des années s'amoncèlent et bientôt une collection d'objets hétéroclites dépassent largement la première pile. Quand même, quelle banalité, quel manque de goût. Dire que je m'extasiais devant chaque paquet cadeau, l'assurant de la parfaite adéquation de son choix avec mes envies... Fallait-il que je l'aime pour feindre autant d'enthousiasme. Fallait-il qu'il manque autant d'intuition (d'amour?) pour tomber à chaque fois à côté de la plaque.

 

Tous ces objets, à lui, à moi, représentent de manière tout à fait appropriée les ruines du séisme qui, la semaine dernière, a enfoncé mon échelle de Richter personnelle. Je suis restée sous les gravats et aucun chien d'avalanche ne viendra me chercher. J'hésite. Me débattre, gratter la terre avec mes ongles, chercher l'air et la lumière. Fermer les yeux, me prendre dans mes bras et m'endormir jusqu'à la fin des temps.

 

La frénésie me gagne. Plus que vingt-quatre heures pour inventer un scénario qui tienne la route. Je suis tellement fatiguée, incapable de réfléchir.

 

On sonne. Je regarde par le judas de la porte. C'est lui, bien sûr. Je n'attends personne d'autre. Je colle mon oreille contre la porte. Est-il essoufflé d'avoir monté à pied les cinq étages à cause de sa phobie de l'ascenseur? Je n'entends rien et je me traite de sotte. Le dos rond, j'appuie lentement sur la poignée et je tire un peu la porte vers moi.

 

Il est entré. Il s'arrête devant les entassements d'objets divers qui encombrent le salon. Il se baisse, ramasse une photo de lui prise lors d'une excursion en montagne. Il la tient presque à bout de bras. Je me rappelle tout à coup que sa vue a baissé ces dernières années. L'avais-je vraiment déjà oublié? Je frissonne. Est-ce ainsi que ça fonctionne, la séparation? Des petits bouts de rien qui s'en vont doucement, en catimini. Et l'on se retrouve un jour à se demander de quelle couleur étaient ses yeux?

 

Je l'invite à s'asseoir, lui propose un café ou un verre de vin. N'importe quoi pour qu'il reste encore un peu. Comme un écho d'avant. Quand nos soirées étaient douces et paisibles dans cet appartement. Tant d'années...

 

J'ai gratté la terre, mes ongles sont en sang. Mais tout mon corps est encore prisonnier des décombres. Je ne sens pas mes jambes. Ni mon cœur.

 

Il ne veut pas s'attarder. Il me demande un sac. Accroupi, il prend ses affaires une à une et les range lentement dans le sac. Cela ne suffit pas, bien sûr. Il faudrait une énorme malle, une malle-cabine, tiens! Comme celle que les passagers des transatlantiques emmenaient dans leurs traversées.

 

Je lui tends un autre sac pour transporter ses cadeaux. Il semble sur le point de parler mais se détourne et s'exécute sans rien dire. Je ne dis rien non plus. Je hurle, mais c'est seulement dans ma tête.

 

Il se redresse. Il n'y a plus rien par terre, juste un peu de poussière, un bout de papier, un fil de laine. Il prend les deux sacs et se dirige vers la porte. Je ne bouge pas et il est obligé de poser l'un des sacs pour ouvrir la porte lui-même. Il se retourne vers moi et me souhaite une bonne soirée. J'ai envie de l'étrangler. Ou peut-être de me jeter dans ses bras. Les deux.

 

Voilà. Il est parti. Quant à moi, je suis toujours coincée dans les ruines. Tous les sauveteurs sont partis parce que personne ne peut survivre aussi longtemps, enseveli de la sorte. Pourtant, curieusement, je respire toujours. Je bouge un peu. Ça veut dire que j'existe encore, sûrement.

 

Lui est toujours bien vivant, c'est sûr. J'aurais vraiment dû faire marche arrière parce que maintenant, je suis incapable de trouver un semblant de début d'idée pour remplacer l'imparable accident de voiture que j'aurais pu provoquer si j'avais eu un peu plus de présence d'esprit. A ma décharge, je n'étais pas au mieux de ma forme. C'est normal après un tremblement de terre.

 

Je tremble beaucoup. C'est sûrement parce que je ne dors presque pas et que je ne mange pas du tout. C'est drôle, je n'ai ni sommeil, ni faim. Je passe mon temps devant mon ordinateur à écrire, écrire, écrire... Tout et n'importe quoi.

 

J'ai toujours aimé faire des listes. De choses à ne pas oublier, de téléphones à faire, de plantes à acheter au printemps, de cadeaux à trouver à Noël, de destinations pour les prochaines vacances. Maintenant, mes listes s'appellent "De quoi je n'ai pas peur" ou bien "Qu'est-ce qui sera mieux sans lui". Elles ne sont pas très longues. Je sèche.

 

J'en ai une autre qui s'appelle "Comment le faire disparaître de la surface de la terre". Un peu mélo, je suis d'accord, mais tout à fait en résonance avec ce que j'éprouve. Ma liste est encore vide. Je n'ai rien trouvé de fiable à y inscrire. Je fixe l'écran, je me sens aussi vide que ma liste.

 

Je me souviens d'une drôle d'histoire que j'avais lue dans un journal, il y a longtemps. Un fait-divers. Une femme qui avait payé un requérant d'asile affamé et désargenté pour qu'il tue son mari parti avec une autre. Le requérant avait été arrêté, la femme aussi. Et le mari s'en était tiré avec quelques semaines d'hôpital. Pas très maligne, la dame.

 

Denis vient de partir. Nous avons parlé toute la soirée. De moi, exclusivement de moi et de mon tremblement de terre. Nous avons vidé une bouteille de merlot à nous deux. Ma tête est tellement légère, j'ai l'impression qu'elle ne tient plus très bien sur mes épaules. Tout ce vin sur mon estomac archi-vide, pas très malin sûrement. Denis, c'est un ami, un vrai, quelqu'un qui sait écouter. C'est rare, ça.

 

Je lui ai raconté mon occasion ratée de marche arrière et ma liste vide. Il a secoué la tête.

- Ma pauvre, oublie ça tout de suite. Tu crois que tu te sentirais mieux après, mais je suis sûr que ce serait encore pire.

J'ai changé de sujet de conversation. Je ne voudrais pas qu'il se sente complice quand je serai parvenue à mes fins.

 

Je suis sortie prendre l'air sur mon balcon. Vaine tentative de désembourber mes idées. Je regarde en bas. La nuit est claire et je distingue les arbustes qui bordent les places de parc, désertes à cette heure. L'inviter sur mon balcon. Lui faire remarquer les plates-bandes toutes fleuries en ce mois d'août. La balustrade n'est pas très haute. Le faire basculer d'un coup, d'un seul. J'éprouve un léger vertige. Est-ce le vin? La distance qui me sépare du parking? La perspective d'un corps qui tombe et s'écrase?

 

C'était bien agréable, hier soir, cette sensation de légèreté, de détachement. Pour essayer de la retrouver, j'ai ouvert une nouvelle bouteille de merlot et je me suis installée dehors avec mon ordinateur. Ma liste a progressé. Elle comporte un mot: balcon. Pas la peine d'épiloguer, le reste est dans ma tête.

 

La soirée s'avance et peu à peu les bruits de la ville s'estompent. J'habite un quartier très tranquille. Les fenêtres des immeubles voisins s'éteignent l'une après l'autre et la bouteille est vide. Mon verre aussi. Je ne retrouve pas la sensation presque d'insouciance de la veille. Je me sens lourde. Une nouvelle avalanche de gravats m'est tombée dessus et je n'ai pas la force de les écarter. Je me lève avec la vague idée d'aller me coucher. Je m'accoude à la balustrade et, tout à coup, je sais. J'aurais presque envie de rire. Pourquoi, mais pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt? C'est tellement plus simple comme ça. Plus de scénario à tricoter, de pénible échafaudage à faire tenir debout. Plus de conséquence à craindre. Et surtout, oui surtout, plus de souffrance.

 

Je rapporte la bouteille et le verre à la cuisine. Je remets un peu d'ordre dans le salon. Je vais encore jusqu'à ma chambre pour vérifier que rien ne traîne. Ah oui, encore éteindre l'ordinateur. J'hésite. Laisser un mot? Envoyer un courriel à quelqu'un? A lui? Non, le message sera assez clair comme ça.

 

J'éteins toutes les lumières et je ressors sur le balcon. Ce sera vite fait. Je n'aurai pas le temps d'avoir mal.

 

rf/ 07.08.2013



06/10/2015
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