l'encrier de rosemarie

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Les pantoufles à carreaux

Amélie grimpe les escaliers, direction la chambre 7, au deuxième étage de la résidence Bel Automne. Elle frappe à la porte.

-       Qu'est-ce qu'on me veut encore? Ah, c'est vous, mademoiselle la stagiaire. Vous me dérangez. Revenez plus tard. Ou ne revenez pas, ça va aussi.

 

La jeune femme contemple le vieillard, tassé dans sa chaise roulante, installé devant une table couverte de coupures de journaux et de photographies en noir-blanc. Son crâne chauve, maculé de taches brunâtres, contraste avec les épais sourcils qui pointent dans toutes les directions, au-dessus d'une paire de lunettes pas très nettes. La jaquette qu'il porte en tout temps a l'air aussi vieille que lui. Avec ses pantoufles à carreaux bordées de fourrure synthétique, il incarne l'idée que l'on se fait de la vieillesse dans ce qu'elle a de pire.

 

Amélie soupire.

-       Monsieur Favet, je vous ai déjà dit que je n'étais pas stagiaire, mais animatrice socio-culturelle, engagée au Bel Automne pour…

-       Je sais, je sais. Mais vous êtes bien trop jeune pour faire autre chose qu'un travail de stagiaire. Et encore!

-       Monsieur Favet, je suis venue vous…

-       Encore me demander de me joindre à l'atelier bricolage? Ce ramassis de vieux débris incapables de distinguer un ciseau à bois d'un rabot?

-       Monsieur Favet! - exaspérée, Amélie lève le ton -. Allez-vous m'écouter à la fin? Vous étiez un cuisinier célèbre, non? Ces coupures de presse, c'est bien vous, n'est-ce pas?

 

Légèrement radouci, Basile Favet hoche la tête. Alors, très vite, Amélie lui parle du concours de soupes organisé par le Festival de l'Eté, dont elle vient de lire le programme dans le journal.

-       Ce concours est réservé aux seniors, alors je trouve que ce serait une bonne idée d'y participer. Vous êtes partant?

-       Vous alors, vous ne manquez pas d'air! Vous venez de le dire, j'étais un grand cuisinier. Et vous voulez que je rabaisse mon talent à faire de la soupe? Vous savez ce que vous pouvez en faire de votre soupe?

-       Paul Giraud, lui, n'est pas si méprisant. Le journaliste annonce sa participation. C'était un tout grand cuisinier aussi, n'est-ce pas? Et à la même époque que vous?

 

Basile serre les poings posés sur les accoudoirs de sa chaise. Son visage vire au rouge.

-       Ce… cet imposteur! J'étais bien meilleur que lui. Il m'a volé plus d'une recette, en envoyant des espions manger chez moi. Aucune imagination, pas d'étincelles, rien! Un clown, un…

-       Monsieur Favet, voilà l'occasion rêvée - et unique - de lui river son clou une fois pour toutes. On y va? On le fait, ce concours? Je peux vous inscrire?

 

Le vieux cuisinier reste un long moment silencieux. Amélie se penche vers lui, pensant qu'il s'est peut-être endormi, quand il relève la tête et lance:

-       Hé bien, oui! Allons-y. Je vais montrer à Giraud et à tous les autres qui est le grand, l'unique Favet.

 

Dès lors, les choses s'accélèrent. Il ne reste que deux semaines avant le grand jour. Il s'agit de concocter une recette hors norme. Muni d'un bloc-notes fourni par Amélie, Basile s'enferme dans sa chambre, griffonnant furieusement, raturant, déchirant, jurant à haute voix. Les aides-soignantes qui font sa toilette sont priées d'accélérer le mouvement. Il expédie les repas à toute vitesse, réclamant qu'on le reconduise à sa chambre, avant même le dessert.

 

Enfin, une semaine avant l'événement, il fait appeler l'animatrice. Droit dans sa chaise, il brandit une feuille dans chaque main.

-       Ça y est, je la tiens, la recette! Et ça, c'est la liste des ingrédients dont j'aurai besoin.

Amélie prend la feuille. Elle est couverte d'une petite écriture vacillante. Une liste interminable qui va du bouillon de veau aux queues d'écrevisse, en passant par du sel de l'Himalaya.

-       Monsieur Favet, je suis désolée, mais j'ai l'impression que ça va coûter très cher.

-       Amélie (c'est la première fois qu'il l'appelle par son prénom, cela la rend toute chose), chacun de ces ingrédients est in-dis-pen-sa-ble. C'est moi qui paie. Pour une fois que ma pension servira à quelque chose.

 

***

 

Il faut plusieurs heures et plusieurs magasins spécialisés de la ville voisine pour réunir la commande. Basile la passe en revue dans la grande cuisine de l'EMS.

-       Bon, je crois que tout y est. Maintenant, j'ai besoin d'aides de cuisine. Je ne peux pas faire ça tout seul, dit-il en tapant rageusement sur l'accoudoir de sa chaise.

 

Amélie y avait déjà pensé. Elle a recruté Elisabeth Gendre, une douce personne, qui passe son temps à s'excuser d'être encore en vie, mais qui a tenu un restaurant avec son défunt mari, pendant de nombreuses années. Difficile de la persuader de se mettre sous les ordres de Basile dont elle redoute les remarques malveillantes. Elle a fini par dire oui, pour faire plaisir à Amélie qu'elle adore.

 

Une autre résidente a accepté aussi. Solange Darbeau était responsable d'une buvette d'alpage durant la belle saison. Elle était seule à cuisiner pour une salle d'une cinquantaine de personnes. C'est une grande femme autoritaire, parfaitement capable de tenir tête à Basile. Le seul problème, c'est qu'elle a parfois des absences, des trous de mémoire. Il faut alors lui indiquer le chemin de sa chambre ou lui rappeler le nom de sa fille, lorsque cette dernière vient la voir. Mais, bien encadrée, elle devrait faire l'affaire.

 

Basile grommelle qu'avec une idiote et une dérangée, on n'est pas sortis de l'auberge, mais il n'a pas mieux à proposer.

 

Au matin du jour J, Basile, coiffé de la toque de cuisinier qu'il a gardé en souvenir, fait son entrée en grande pompe dans la cuisine de l'EMS, désertée par ses occupants habituels. Il a toujours ses pantoufles à carreaux, mais a passé une chemise blanche et propre. Il se tient très droit dans sa chaise, l'air rajeuni de quelques années, mais la mine toujours renfrognée. Un monarque sur le point d'officier dans une affaire d'Etat.

 

Les deux dames sont déjà là, au garde-à-vous, tablier blanc et filet sur la tête. Amélie est présente aussi, prête à donner un coup de main si nécessaire. Et surtout prête à intervenir en cas de conflit.

 

Basile, la recette sur les genoux et une énorme spatule à la main, donne des ordres secs et précis.

-       Bon, les marmitonnes. Je doute que vous soyez à la hauteur, mais on va faire avec. Vous là, vous préparez les légumes. Les carottes et les poireaux en brunoise. Vous, la grande, vous mettez de l'eau à bouillir. Après, il faut décortiquer les écrevisses, hacher les herbes, faire cuire les pommes de terre à part et les réduire en purée. Il faut aussi…

Il s'interrompt, hors d'haleine. Amélie lui dit gentiment:

-       Ne vous faites pas de souci. On va y aller tranquillement, une chose après l'autre.

-       Tranquillement? Vous n'avez aucune idée de ce qui passe dans une cuisine, alors taisez-vous! Et vous là, comment déjà? Babette! Vous attendez quoi au juste? Que la soupe vous tombe du ciel? Bougez-vous, nom de nom!

 

Pendant un long moment, personne ne parle. Les trois femmes s'activent sans lever la tête. Epuisée, Madame Gendre s'assied un instant sur un tabouret placé au bout de la table.

-       Madame! Je ne veux pas de petite nature dans ma cuisine. Remettez-vous au boulot tout de suite. Si vous aviez travaillé pour moi à l'époque, je vous aurais déjà flanquée à la porte.

Indignée, la dame se tourne vers lui.

-       Monsieur! J'aurai nonante ans le mois prochain. Je refuse qu'on me parle sur ce ton. Si c'est comme ça, je m'en vais.

Amélie pose la main sur son épaule.

-       Ne faites pas attention, Madame Gendre. Il est nerveux. Après tout c'est assez normal. Et, se tournant vers le cuisinier:

-       Monsieur Favet, s'il vous plaît. Si vous continuez, vous allez vous retrouver tout seul.

 

Marmonnant des insultes, Basile va inspecter le plat de queues d'écrevisse. Il a l'air satisfait, mais se laisserait couper la tête plutôt que de l'avouer. Il y a encore un épisode pénible quand Madame Darbeau se retrouve plantée devant ses pommes de terre, un couteau à la main, l'air complètement perdu. Basile la traite de vieille toquée et il faut à nouveau l'intervention d'Amélie pour le calmer et pour ramener la pauvre dame sur terre.

 

Petit à petit, la soupe prend forme et surtout odeur. Un délicieux fumet se répand peu à peu dans la cuisine et s'échappe par les fenêtres ouvertes. Un petit vieux, appuyé sur une canne, s'encadre dans la porte-fenêtre qui donne sur le jardin.

-       Dites, ça sent rudement bon par ici. Favet, on peut goûter?

-       Hors d'ici, Justin, rugit le cuisinier en brandissant sa spatule. Disparais de ma vue, espèce d'emmerdeur!

Claudiquant à toute vitesse, le Justin en question disparaît au fond du jardin.

 

Bien plus tard, Basile déclare:

-       Bon, on ne touche plus à rien. Encore cinq minutes de cuisson et… Bon Dieu! on a oublié le vin! Espèce de bonnes à rien, vous…

-       Stop! c'est vous qui avez oublié, on n'y peut rien, nous autres, dit Amélie qui avait perdu toute indulgence et toute patience.

 

Le cuisinier pousse sa chaise contre la table et s'empare d'une bouteille de vin blanc. Il examine l'étiquette.

- Païen, non filtré, culture en biodynamie, Reto Müller, Leytron. Le meilleur païen au monde. Incroyable qu'un Suisse allemand ait réussi une chose pareille. Tenez, ajoutez ça. Oui, toute la bouteille.

 

***

Quand enfin, il se déclare satisfait, il est l'heure de se rendre à la salle communale où est réuni le jury. On charge le cuisinier - cravaté pour l'occasion -, sa chaise et sa marmite à bord du bus de l'EMS. Amélie conduit avec toute la prudence voulue pour ne pas renverser la marmite, couvée des yeux par Basile solidement accroché aux poignées.

 

Le jury est installé sur la scène. De nombreux invités occupent les tables dressées dans la salle. Sur le côté, un long comptoir accueille les marmites de soupe. Celle de Basile y prend place. Il pousse sa chaise juste à côté, l'air farouche, bien déterminé à ne plus bouger, si jamais un malveillant voulait saboter sa soupe. Un peu plus loin, près de sa marmite, Giraud, regarde son ancien rival, l'air goguenard. Basile fait semblant de ne pas le voir.

 

La dégustation à l'aveugle commence. Chacun goûte avec concentration, en prenant des notes. Favet se tord les mains en les regardant faire. Les soupes sont nombreuses et le suspense est interminable. Après délibération, le jury se déclare enfin prêt à donner son verdict. Solennel, le président se lève et lit le classement, en commençant par la fin. A chaque nom, Amélie retient son souffle. Quand elle entend: "Deuxième prix, Monsieur Paul Giraud", elle saisit la main de Basile et la serre très fort.

-       Premier prix, Monsieur Basile Favet! Monsieur Favet est le gagnant du concours pour sa recette aussi originale que succulente. Toutes nos félicitations!

 

Amélie se penche et plante une bise sonore sur la vieille joue du héros du jour. Ma parole, ce vieux mal-embouché pleure! Il arbore en même temps un grand sourire tremblé, un sourire comme personne ne lui en a jamais vu au Bel Automne.

 

Amélie pousse la chaise jusqu'à la scène. Discours du président, poignée de main, cadeau. Et voilà que le photographe du journal local lui demande de regarder vers lui. Et voilà que le journaliste - oui, le même qui avait encensé Giraud - est accroupi auprès de lui, avec son stylo et son carnet. La gloire… A nouveau…

 

Du coin de l'œil, Amélie voit Giraud qui s'éclipse. Cela vaut mieux ainsi. Basile serait capable de l'interpeller et de faire un esclandre.

 

***

 

Le lendemain matin, quand Amélie arrive au travail, elle monte tout droit à la chambre 7. Devant la porte, un sac à ordures ouvert dans lequel se trouvent une vieille jaquette et une paire de pantoufles à carreaux bordées de fourrure synthétique. Dans la chambre, Basile, devant sa table débarrassée de toutes les anciennes coupures de presse. Il y a seulement le journal du jour, ouvert à la page qui relate le concours et parle du grand cuisinier Basile Favet dans un long article, illustré d'une photo.

 


rf/2015-09-01



06/10/2015
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