l'encrier de rosemarie

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La vilaine maison

C'était une vilaine maison. Mais alors vraiment moche. Ses quelques étages se voulaient remarquables, mais c'était râpé. Ses quelques balcons tentaient de se pousser du col, mais c'était pathétique. Ses quelques fenêtres tentaient de séduire, mais c'était perdu d'avance. La faute à cette façade qui bousillait tout. Une façade totalement, mais complètement aveugle. Et toute brûnasse, vilaine quoi. On aurait dit que des fumeurs de havane avaient passé pas mal de temps à souffler la fumée de leurs cigares contre le mur et que ladite fumée s'était complaisamment cramponnée sur toute la surface, du rez-de-chaussée jusque sous le toit.

 

Quand on passait devant - ou peut-être derrière parce qu'elle était tellement vilaine partout, cette maison, qu'on ne savait pas vraiment de quel côté on passait - on éprouvait une vague déprime. Et on dépassait la maison et on continuait la route avec un sentiment de tristesse, un malaise qui laissait un goût amer dans la bouche et qu'on ne savait pas bien définir mais qui avait indéniablement un rapport avec cette façade couleur brouillasse. Vilaine, mais vilaine, vous ne pouvez pas imaginer combien.

 

Et les habitants? me direz-vous. Hé bien, les habitants étaient tous, sans peut-être s'en rendre compte, sous l'emprise de cette vilaine maison. Ils étaient tristes. Et ils en devenaient méchants, renfermés, malheureux. Tellement l'influence pernicieuse de la maison les contaminait tous. Et même les visiteurs! Il suffisait d'avoir franchi le seuil – pas souvent, deux ou trois fois suffisaient – pour être contaminé par les miasmes malsains qui s'emparaient de l'âme de celui qui passait la porte.

 

Et alors? me direz-vous. Alors, votre sort était jeté. Vous aviez perdu sens commun, libre-arbitre et possession de vos moyens. La maison vous avait pris dans son filet de fiel. Vous aviez perdu contact avec tout le bon et le beau du reste du monde. Vous deveniez prisonnier d'un espèce d'enfer d'autant plus sournois que vous n'en aviez peut-être même pas conscience. Vous deveniez, à l'image de la maison, vilain et méchant.

 

Et comment se libérer, alors? Il se raconte qu'il faut une rare force d'âme, un caractère bien trempé et une intelligence considérable pour repasser la porte. Vous qui faites partie du commun des mortels, votre sort est scellé: vous ne pourrez pas vous libérer de l'emprise de cette vilaine, vilaine maison.

 

Et le pire? Le pire, c'est que vous ne saurez même pas que vous êtes prisonnier.

 

rf/11.07.2012



06/10/2015
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