l'encrier de rosemarie

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La chatte assassine

Je m'appelle Saya. J'ai huit ans mais toute la vivacité d'un chaton. Je suis la plus belle chatte du quartier. C'est du moins ce que dit mon amoureux, le siamois du cordonnier qui habite au coin de la rue. Je suis très satisfaite de mon maître qui se plie généralement à mes caprices. En fait, ma vie pourrait être un chemin de roses s'il n'y avait notre voisin Victor.

 

Il déteste les chats et il semble m'avoir prise particulièrement en grippe. Il faut dire que j'ai un malin plaisir à faire mes besoins au milieu des courgettes de son jardin ou dans ses plate-bandes de fleurs. J'aime tant le faire enrager qu'un jour où sa porte était ouverte, je suis entrée en catimini et j'ai arrosé le tapis du salon.

 

Peu après, il est arrivé chez nous, fou de colère, hurlant que cette saloperie de bestiole avait ruiné son tapis persan. Je me suis cachée dans la bibliothèque pour suivre discrètement la conversation. Mon maître essayait de le calmer, mais plus il tentait de me disculper plus Victor écumait. Il repartit en disant que cette fois la coupe était pleine et qu'il allait prendre les mesures qui s'imposaient. Nous nous sommes longuement regardés, mon maître et moi. Qu'avait-il voulu dire par là? Quelles étaient ces mesures? Pensait-il à se débarrasser de moi?

 

Le jour suivant, j'avançai une patte prudente à travers la haie qui sépare les deux maisons. Personne? Allons-y! Un petit tour au jardin, un petit détour par le compost (oui, je sais, ce n'est pas digne d'une chatte de mon rang, mais c'est irrésistible). Tiens, une écuelle au pied des escaliers, remplie d'une pâtée qui sent drôlement bon. Je m'approchai, flairai un peu. Du saumon! Bonheur! Je commençai à manger puis m'arrêtai, perplexe. Qu'est-ce que ça voulait dire? Victor reviendrait-il à de meilleurs sentiments? Impossible. C'était sûrement un piège. Je décidai de jouer la prudence et retournai chez moi, sans toucher au reste.

 

J'avais bien raison de me méfier. Je fus malade comme un chien (et si c'est une chatte qui vous le dit...). Le vétérinaire annonça à mon maître que je souffrais d'un empoisonnement. Il articula un nom latin trop compliqué pour que je le retienne. Moi, je savais, bien sûr: c'était la pâtée de Victor. Quelle frustration que de ne pas parler le langage des humains!

 

Quand je fus rétablie, je décidai de prendre les devants. Je ne voulais pas risquer une autre tentative de meurtre sur ma personne. Je passai des heures sur le rebord de la fenêtre, à regarder la maison de Victor, à surveiller ses allées et venues, à échafauder des plans. Mais comment faire quand on est juste une petite chatte de trois kilos et demi, toute maligne qu'elle soit? En m'appliquant, je pourrais peut-être le faire mourir de rage, mais ça risquait de prendre trop de temps. Ma vie était vraiment en danger, il fallait que je réagisse. Et vite.

 

J'entrevis un début de solution en me promenant au bord de la piscine de notre jardin. Je l'avais entendu dire un jour à mon maître qu'il ne savait pas nager. Je me mis à guetter Victor avec toute la patience d'une chatte vindicative et, chaque fois qu'il entrait ou sortait de chez lui, je faisais mine de gratter la terre, juste sous son nez. Son tempérament colérique n'y résistait pas. Il me courait après en jurant comme un conducteur de mules.

 

Un jour, enfin, ô joie parfaite, en me coursant, il passa tout près de la piscine. Rapide comme seule une chatte peut l'être, avec un rugissement digne d'une lionne en chaleur, je me retournai et bondis entre ses jambes, le déséquilibrant. Il était en pleine course, il trébucha, battit des bras et tomba dans la piscine en éclaboussant tout mon pelage, l'affreux. Je me perchai sur une chaise-longue et commençai à me lécher soigneusement, tout en regardant le spectacle qu'offrait Victor. Il se débattait, coulait, remontait à la surface, coulait à nouveau. J'étais un peu lasse de toute cette agitation quand, enfin, la surface de l'eau se fit lisse et la paix revint dans le jardin.

 

Lorsque mon maître rentra de son travail, il avisa le corps de Victor qui flottait dans la piscine. Il avertit la police qui ne tarda pas à arriver. Curieuse, j'assistai au ballet de policiers qui allaient et venaient sans faire attention à moi. Un homme s'adressa à mon maître.

- Je suis l'inspecteur Javert. J'ai quelques questions à vous poser. Où étiez-vous à l'heure où votre voisin se noyait dans votre piscine?

Mon sang ne fit qu'un tour: on n'allait tout de même pas accuser mon maître? S'il allait en prison, ce serait horrible. Qui s'occuperait de moi? Sa réponse m'a tranquillisée.

- J'étais à mon bureau, j'y suis resté tout l'après-midi.

Voilà qui le mettait hors de cause à mon grand soulagement. Qui fut de courte durée car l'inspecteur continua:

- Oh! quel beau chat! J'aime beaucoup les chats.

Je déteste me faire traiter de chat. Toutefois, quand il se baissa pour me caresser, je ne bronchai pas. Autant l'avoir dans sa poche, celui-là.

 

Les jours suivants furent éprouvants. Une chatte a besoin de calme pour méditer, dormir et ronronner en paix. Ce fut loin d'être le cas et j'en vins presque à regretter d'avoir flanqué Victor dans la piscine. Policiers, journalistes, voisins... tout ce monde défilait sous ma fenêtre, perturbant mes rêves.

 

L'inspecteur revint à de multiples reprises. Il tournait autour de la piscine, examinait le gazon, se baissait pour chercher des indices. Il repartait en secouant la tête, refusant de croire à un accident, marmonnant qu'il trouverait bien le fin mot de l'affaire. Il s'arrêtait toujours pour me caresser.

- Ah! disait-il, peut-être que toi, tu as vu quelque chose, si seulement tu pouvais parler...

J'arborais à chaque fois un large sourire, style chat du Cheshire, mais l'inspecteur Javert n'avait jamais lu Alice au Pays des merveilles et la subtilité de la chose lui échappait totalement.

 

Il finit par se décourager et l'affaire fut classée comme un accident. Ma vie pouvait reprendre son cours heureux.

 

Quelques semaines ont passé. Hier, une dame a emménagé dans la maison de Victor. Horreur totale et absolue, elle a un CHIEN. J'en baille d'énervement, voilà que tout est à refaire. Il faut que je réfléchisse.

rf/7.11.2010

 

 



06/10/2015
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