l'encrier de rosemarie

l'encrier de rosemarie

Histoire de vieux

Clovis avait dû se résoudre à prendre ses quartiers au home du village au début de l'hiver dernier, la faute à son cœur qui battait la breloque et à ses poumons qui faisaient grève après plus de soixante ans de tabagie active. Aujourd'hui, premier septembre, il fêtait ses nonante-deux ans. Enfin, fêter n'était pas le mot adéquat. Il avait horreur des commémorations en tout genre. Sans avertir personne, il avait quitté le foyer de bonne heure. Il était coutumier du fait. Pascal, déjà à son poste à la réception, le salua en le voyant passer.

- Bonjour Clovis! Alors, en route pour une petite promenade? Tâchez de revenir à l'heure pour le goûter!

 

Clovis passa devant lui, tout raide, sans tourner la tête. Il savait bien qu'on lui avait préparé un goûter d'anniversaire, un gâteau avec des framboises et de la crème. Même si c'était son dessert préféré, il était bien décidé à ne pas revenir avant le soir. Il emportait son vieux sac à dos dans lequel il avait glissé de l'argent, des cigarettes et sa carte d'identité au cas où. Cela faisait longtemps qu'il y pensait. Le jour de son anniversaire lui avait paru de bon augure pour descendre à la plaine rendre une petite visite.

 

Il sortit dans la lumière d'une journée pleine de promesses, alluma une cigarette et se dirigea vers l'arrêt du bus. Il se posta sous le panneau d'arrêt en tirant sur sa cigarette et en étouffant la toux qui l'accompagnait chaque matin. Les infirmières du home avaient beau lui faire la leçon, il avait décidé qu'il était trop vieux pour faire l'effort d'arrêter.

 

Il s'installa tout à l'arrière du bus, histoire de garder un œil sur les passagers qui monteraient aux arrêts suivants. Il regardait le paysage, notant au passage les nouvelles constructions, le pré d'Augustin qui n'était pas encore fauché ou l'état de délabrement du pont sur le torrent de la vallée.

 

A la ville, il descendit du bus et s'arrêta sur une terrasse pour boire un café, histoire de ne pas arriver trop tôt. Il entreprit ensuite la longue montée de l'avenue de la Gare à pas de montagnard, lents et lourds. Comme il traversait la place principale de la ville, des images lui revinrent en mémoire. C'était ici la place de foire où il venait deux fois l'an, enfant, avec sa mère, pour vendre une chèvre ou un cochon. Le souvenir du lever au milieu de la nuit et de la longue descente jusqu'à la plaine avec des bêtes souvent indociles le fit grimacer. Il n'aimait pas trop se remémorer son jeune âge. Trop de travail, trop de fessées, trop de catéchisme et de messes interminables. L'enfance ordinaire d'un gamin de la montagne en ces temps où une ampoule électrique pour toute la maison était le sommet du confort moderne.

 

Il savait exactement où il allait. Un home, un autre. Celui où vivait sa promise. Enfin, sa promise... Ce n'était pas tout à fait vrai. Sa... comment dire alors? Sa Félicie. La douce, la jolie Félicie qui lui faisait battre le cœur quand il avait vingt ans. Celle qui n'avait pas voulu de lui, qui se moquait de ses vieux souliers à clous et de son pantalon trop grand. Félicie qui avait épousé l'autre, là, le Marcellin qui avait du bien et qui portait beau les soirs de kermesse. Ça lui avait pas tant réussi à la Félicie, ce mariage. Marcellin aimait faire la fête et un soir de trop de mauvais vin, il était tombé dans le torrent et y était resté.

 

Trop tard pour lui qui, pendant ce temps, s'était marié avec Antoinette. Les enfants avaient déjà quitté la maison quand elle était partie d'une mauvaise grippe. C'est alors que le souvenir de Félicie était revenu troubler ses nuits. Il avait appris que ses enfants l'avaient placée au home de la ville et, depuis, il y pensait souvent. Quel dommage qu'elle ne soit pas restée dans la vallée! Il fantasmait. S'ils s'étaient trouvés les deux dans la même maison de retraite, il l'aurait vue tous les jours.

 

Il sortit de sa poche un papier un peu taché, un peu déchiré à force d'être déplié. Il le consulta avec attention. C'était son petit-fils qui avait dessiné le chemin pour aller de la gare au home. Curieux, celui-ci l'avait questionné:

- Grand-père, pourquoi tu as besoin de ce plan?

Il avait répondu:

- J'ai quelqu'un à visiter, un vieux copain du village. Tu le connais pas.

 

Il poursuivait sa route sous un joli soleil d'automne qui réchauffait sa tête devenue chauve depuis bien longtemps. Il essayait d'imaginer Félicie aujourd'hui. Il ne l'avait plus vue depuis... oh! bien trente ans! Comment était-elle maintenant, elle qui avait juste deux ans de moins que lui? Toute blanche et recourbée sur une canne? Rien à faire, pour lui, elle avait toujours ses tresses brunes et sa silhouette fine. Elle était toujours Félicie la jolie.

 

Il s'était renseigné pour savoir si c'était possible de changer de maison de retraite et descendre à la ville. On lui avait dit qu'il n'y avait pas de problème. On lui avait même proposé de l'inscrire sur la liste d'attente. Alors maintenant, il allait visiter Félicie et, selon l'issue de cette journée, il prendrait une décision.

 

Suivant le plan, Clovis parvint au sommet de la ville et s'engagea dans l'allée qui conduisait au home. Il s'arrêta devant la grille ouverte, redressa les épaules, rajusta son sac sur le dos. Il avança vers une maison aux volets verts qui était bien plus grande que son home à lui. Il devait y en avoir du monde là-dedans, pensa-t-il. Il s'engagea sur un sentier pavé qui traversait une vaste pelouse. Peut-être qu'il y trouverait Félicie? Des arbres, des plate-bandes, des bancs de bois. Du monde... Un vieillard le croisa en poussant un déambulateur. Clovis le suivit du regard. Dieu, qu'il était vieux, celui-là! Bien plus que lui. Et devoir se servir d'un tel engin, jamais de la vie!

 

Il continua sa promenade, l'œil aux aguets. Il avisa un couple assis sur un banc. En s'approchant, il constata qu'ils se tenaient la main. Un peu choqué – à leur âge, tout de même! - et en même temps vaguement envieux, il dévisagea la femme. Non, Félicie était bien plus grande. Il revint sur ses pas et monta la rampe d'accès à la maison. Il ne remarqua pas tout de suite la femme qui sortait au même instant. Il entendit:

- Bonjour, Monsieur, vous cherchez quelqu'un?

Cette voix! Il l'aurait reconnue n'importe où, n'importe quand. Même un peu voilée, même un peu vacillante, c'était sa voix à elle, sans aucun doute. Il leva les yeux et amorça un grand sourire avant de se rappeler que sa dentition n'était plus celle d'antan. Pas la peine d'étaler ses dents jaunies devant le grand amour de sa vie.

 

Il décida qu'elle n'avait pas changé. A peine quelques rides, une belle chevelure toute blanche et toujours une allure de princesse. Félicie... Il essaya de lui répondre, de la saluer, de dire quelque chose, n'importe quoi. Les mots lui manquaient. Il sentait ses jambes vaciller. Il pensa avec horreur qu'il allait peut-être tomber là, devant elle. Se penchant vers lui, elle dit:

- Vous ne vous sentez pas bien? Vous voulez que j'appelle quelqu'un?

Non, surtout pas! Il ne voulait personne d'autre qu'elle. Mais pourquoi ne le reconnaissait-elle pas? Il était devenu si vieux que ça? Il articula enfin:

- Félicie...

La femme se redressa et le regarda avec attention.

- Vous me connaissez?

- Félicie, c'est moi... c'est Clovis.

- Clovis? Clovis des Ormes? C'est toi?

- Oui.

 

Il avait l'impression d'avoir épuisé tout son vocabulaire. Il ne trouvait plus rien à dire. Il la regardait, retrouvait le bleu de ses yeux, le sourire qui ensoleillait son visage. Félicie riait maintenant.

- Ah! Clovis, pardon de ne pas t'avoir reconnu, mais tu as tellement changé!

- Je suis devenu vieux, c'est ça que tu veux dire?

- Ben, on en est tous là, non? Mais je me rappelais de toi plus grand. Et avec des cheveux!

- Toi, tu n'as pas changé du tout. Tu es toujours la même Félicie d'avant.

Elle le contempla pensivement.

- Tu es venu en visite? Tu connais quelqu'un ici?

- C'est toi que je suis venu voir.

 

Ils se dirigèrent à pas tranquilles vers le banc le plus proche. Félicie lui avait pris le bras et le pressait de questions sur lui, sa famille, les gens du village... Il répondait, s'animait, souriait. Il se sentait tellement jeune tout à coup. Il avait déposé son sac à ses pieds et, à moitié tourné vers Félicie, racontait, expliquait, bavardait sans trêve. Il en oubliait même de s'allumer une cigarette.

 

Il ne s'aperçut pas tout de suite qu'elle ne l'écoutait plus. Elle se frottait compulsivement les mains en regardant dans le vide. Sa bouche s'était légèrement tordue. Ses épaules s'affaissaient vers l'avant. Quand son front fut près de toucher ses genoux, Clovis s'alarma. Il regarda autour de lui, cherchant de l'aide. Il sursauta quand Félicie se mit à gémir, d'abord doucement puis de plus en plus fort. Quand elle commença à crier, Clovis se leva d'un bond et se précipita vers la maison. Avant d'y parvenir, il vit deux silhouettes en blanc qui accouraient vers eux. Arrivés à la hauteur du banc, les infirmiers s'empressèrent autour de Félicie qui était tombée dans l'herbe. L'un d'eux la prit dans ses bras pour la porter à l'intérieur. Elle était si frêle, elle ne devait pas peser bien lourd, pensa Clovis machinalement.

 

L'autre l'aborda.

- Vous êtes de la famille?

- Oui... non, c'est-à-dire, presque...

- Vous savez qu'elle est très malade, n'est-ce pas? Elle ne devrait pas sortir. Elle fait des crises de plus en plus fréquentes. Je ne sais pas si c'est une bonne idée de lui rendre visite. A chaque fois que quelqu'un vient la voir, c'est pire. On ne va pas pouvoir la garder encore bien longtemps. Il faudra bien qu'on l'envoie à l'hôpital psychiatrique, même si ça ne servira pas à grand-chose.

En se détournant, il le salua et se hâta vers le bâtiment.

 

Clovis resta planté là un bon moment. Puis il se dirigea à pas engourdis jusqu'au banc pour récupérer son sac. Il le mit sur son dos avec difficulté. Il éprouvait une grande fatigue tout à coup. Il passa la grille sans se retourner et reprit le chemin de la gare. Après tout, il serait à l'heure pour le goûter. Il aimait bien le gâteau aux framboises et à la crème.

rf/20.09.2012



06/10/2015
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