l'encrier de rosemarie

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ET APRES JE VAIS LA CHERCHER

CHAPITRE 1

 

La voix du père gronda:

- Remue-toi, Bartâmy! quel abruti!

- Arrête, tu dis toujours la même chose, il en peut rien, le petit.

- Petit? à trente ans passé? Tu l'as regardé, ton fils?

Les coudes sur la table, Armand avalait sa soupe sans lever les yeux.

- Tu le soutiens toujours, hein?

Hélène le regarda d'un air découragé et soupira:

- Faut bien, tu es tout le temps à lui crier dessus.

 

Le silence s'installa à nouveau. Ils mangeaient. Ils ne se regardaient pas. Ils ne se regardaient plus. Depuis longtemps.

 

Lui, massif, occupait toute la place. Sa haute stature et ses larges épaules débordaient sur l'espace vital de son entourage. Lui, c'était Armand Favre, fier de ses vaches, de ses champs et de sa scierie. Lui, il avait réussi. Il ne devait d'argent à personne. Il pouvait cracher à la figure de n'importe qui. Il aimait bien penser qu'il faisait peur aux villageois. Il ne parlait jamais de son fils.

 

Le visage d'Hélène, fané par trop de travail et de peine, révélait encore une certaine beauté. Elle coiffait ses cheveux gris en un gros chignon, à la mode des femmes d'ici. Sa silhouette épaissie était engoncée dans une robe de drap noir. Elle se taisait le plus souvent. Elle était fatiguée et c'était plus facile. Trop fine pour tenir tête à son mari ouvertement, elle le laissait dire. L'atmosphère du foyer s'en trouvait respirable. Elle ne le contrait jamais, sauf quand il s'agissait de Barthélémy.

 

Les cuillères tintaient en raclant les assiettes, le bois crépitait dans le fourneau, le morbier cliquetait. Les bruits familiers de la grande cuisine des Favre résonnaient fort maintenant. Puis la voix de la mère s'éleva à nouveau:

- Bartâmy, viens manger.

 

Assis par terre contre le bahut, Barthélémy retournait dans ses doigts une vieille montre de gousset qu'il avait à moitié démontée. Vêtu d'un pantalon gris et d'une chemise sans couleur qui avait appartenu à son père, il avait retiré ses chaussures des jours d'œuvre. Les jambes allongées, la mine froncée, il était complètement absorbé par la montre et ne levait pas la tête.

 

Il ne disait rien. Il ne disait d'ailleurs jamais grand-chose. Seulement quand on s'adressait à lui répondait-il avec lenteur, détachant les mots, objets bizarres qu'il fallait examiner avant de les lâcher.

 

Hélène se leva et vint le prendre par le bras.

- Allez, viens maintenant. T'as rien mangé depuis midi. Tu dois avoir faim, non?

 

Barthélémy prit appui sur ses mains, se mit debout et traîna ses pieds nus jusqu'à la table. Il se pencha et tira un tabouret. Si lentement que le père crispa ses doigts sur la cuillère, contenant sa colère. La mère poussa une assiette vers son fils. La pendule carillonna six heures. Les ombres avaient envahi la cuisine. La nuit tombait déjà en ce méchant mois d'octobre qui déversait sur le village des pluies grises qu'on entendait battre aux vitres.

 

Des coups se firent entendre à la porte. Armand se leva, contrarié. On ne dérange pas pendant le souper. Il marcha jusqu'à l'entrée faisant craquer le plancher de bois sous ses grosses semelles. Sa silhouette dessinée par la lampe à pétrole se déplaçait en même temps que lui sur la paroi de mélèze. Il ouvrit la porte à demi. Une bouffée d'air humide entra dans la pièce en même temps que Justin. La voix, dans le rude patois de la vallée, vint bousculer la quiétude de la pièce:

- Bon appétit à tous! Je passais devant et j'ai pensé profiter pour venir causer avec toi, si ça dérange pas?

- On était en train de souper, comme tu vois.

La voix revêche d'Armand ne démonta pas Justin qui se tourna vers Hélène:

- Ça sent bon. Tu aurais un peu de soupe pour moi?

- Oui, c'est sûr, assieds-toi.

 

Justin s'assit en face d'Armand, déposa son chapeau à côté de son tabouret et s'adressa à Barthélémy:

- Hé Bartâmy! Comment tu vas aujourd'hui?

Barthélémy avait levé la tête avec un immense sourire en entendant la voix de Justin. Il aimait bien Justin.

- Vvvais bien...

 

Justin empoignait déjà sa cuillère et, les coudes bien calés sur la table, avalait la soupe à grand bruit. Il s'interrompit le temps d'ingurgiter d'une seule lampée le verre de vin qu'Hélène avait placé devant lui. Elle regardait avec sympathie ce grand gaillard aux cheveux bouclés et mal coiffés et à la grosse moustache qui remontait sur les joues. Elle aussi, elle aimait bien Justin qui était un bon voisin toujours prêt à donner un coup de main au moment de la moisson ou de la montée à l'alpage.

 

La conversation flottait, difficile. On parlait de cette maudite pluie, de la récolte de pommes de terre, de la vache qu'Armand venait de vendre à la foire. Justin regardait parfois Barthélémy à la dérobée, l'air mal à l'aise. Hélène dit:

- Bartâmy, va chercher les œufs au poulailler. Tu ramèneras aussi des pommes de terre du grenier.

 

Sans rien dire, Barthélémy se leva et sortit de la cuisine, prenant au passage un panier posé près de la porte. Son départ provoqua un appel d'air, un soulagement perceptible. Hélène servit un mélange de café et de chicorée que les deux hommes arrosèrent d'une tombée d'abricotine. Ils trinquèrent à la santé de Turin, la vache sur laquelle Armand comptait le plus pour l'inalpe de l'an prochain.

 

- Alors, Armand, toujours pas marié, le Bartâmy?

Ce fut Hélène qui répondit avant son mari, ajustant son chignon d'un geste nerveux.

- Justin, te moque pas de nous! Tu sais bien que Bartâmy, hé bien, il est pas tellement malin. Qui pourrait avoir envie de le marier?

- Il est bon à rien, ajouta Armand. On va garder ce crétin avec nous jusqu'à la fin, c'est sûr. Et comme on n'a pas d'autres enfants...

 

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06/10/2015
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