l'encrier de rosemarie

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En side-car

Si mon père décidait que nous partions pour le Valais, sans préciser la destination, comme où nous habitions, le ciel avait grise mine, nous allions sur le toit regarder côté est, si le ciel était découvert. Il faut dire que nous avions un side-car et que la pluie n'était pas la bienvenue.

 

Nous habitions à la Rue Pichard à Lausanne et nous allions à la rue Chaucrau pour chercher le side-car au garage. Le véhicule, couleur argent, n'avait pas de porte-bagage. Mon père, bricoleur de génie, avait fabriqué à l'arrière un support en acier fixé par des soudures – digne d'un professionnel – à l'arrière de cette sorte de nacelle où ma mère prenait place.

 

Il avait combiné une sorte de valise qui tenait de la caisse pour la forme, mais qui était soigneusement recouverte d'une espèce de toile cirée brune, imperméable. Il avait aussi fabriqué quatre pieds. Dans cette valise, étaient logés son réchaud, les assiettes en aluminium, les tasses – en aluminium aussi, mais avec anses, s'il vous plaît –, les pieds, ses cubes de bouillon pois au lard de Maggi pour sa soupe, les couverts, la nappe et différentes choses dont il avait envie. Une poignée facilitait le transport. Une fois au garage, il fixait ladite valise avec des courroies solides, vous pouvez me croire.

 

Notre équipement consistait en un pantalon de cuir, veste idem. Casque également qui tenait plutôt du bonnet attaché sous le menton. Pour la maman, jupe et manteau pareils et pour moi, derrière le conducteur, bas de laine rêche, petite veste et casque en cuir.

 

Hardi! Départ vers quatre heures du matin. Une fois le véhicule sorti du garage, la famille poussait l'engin jusqu'à la rue Haldimant. Comme c'était en pente, on rejoignait la place Bel-Air sans moteur et sans bruit. Depuis là, mon père mettait en marche le moteur. Passé le Grand-Pont, Saint-François, c'était la descente pour rejoindre la jolie route du bord du lac jusqu'à Villeneuve.

 

A l'époque le moteur ne pouvait aller à plus de 60 km à l'heure - et on roulait rarement à cette vitesse pour ne pas que ça chauffe - rares les véhicules que l'on croisait. Une fois passé Villeneuve, plus rien, sinon le froid. Pas de lignes blanches, ni de signalisation. Pourquoi? C'était en 1936!

 

Depuis Villeneuve, une fois passé le Pont sur le Rhône, on pouvait admirer le château de la Porte-du- Scex. On y voyait encore les montants de la porte en bois épais, avec les ferrures. Une arche surplombait la petite route étroite qui passait entre le château et les rochers en face. Passé le pont, le Valais était à nous. Vouvry, Vionnaz, Monthey, Martigny…

 

Plus loin, le village de Miéville. Mon père, qui chantait avec une belle voix de baryton, voulait que ma mère et moi chantions aussi. En prenant de l'âge, je me demande souvent si les habitants appréciaient d'être réveillés de cette façon, surtout que le side-car était au super ralenti. A notre passage, les mules passaient la tête par l'ouverture supérieure de la porte. J'avais baptisé ce village, le village des échelles: pour aller à la grange, il n'y avait pas la place pour des escaliers. Devant presque toutes les maisons, il y avait une échelle dressée.

 

A Vernayaz, il soufflait toujours un fort vent. Puis c'était la route pierreuse du val Ferret. Enfin engagé sur cette route, le paternel râlait parce qu'il y avait un beau troupeau de moutons qui tenait toute la route. Moi je trouvais ça magnifique. Ma mère, dans le panier du side-car, avait un peu peur que l'un de ces animaux saute sur elle.

 

Une fois arrivés au fin fond de ce merveilleux Val Ferret où il n'y avait, à l'époque, que deux ou trois raccards pour engranger le foin qui sentait si bon, nous parquions notre side-car près de nous. J'étais responsable de placer un bon caillou derrière ou devant la roue tractrice, cela dépendait de la pente.

 

Alors mon père déballait ce qu'il appelait la table, et c'en était bien une. L'astuce était de visser les pieds avec des vis (qu'on nommait poulets peut-être parce qu'elles avaient des ailettes) qui aidaient a la fixation. Une fois la table installée, mon père faisait une soupe  avec les cubes Maggy, pois au lard ou au jambon. Son réchaud fonctionnait à l'alcool à bruler. Si ça soufflait, il avait encore fait un pare-vent en tôle repliable.

 

Ma mère tirait d'un panier placé à ses côtés pain fromage et de rares fois des portions de fromage Chalet, un thermos de thé pour trois personnes. L'eau pour la soupe provenait d'une fontaine du village de Fionnay.

 

Mon père Charles avait aussi fabriqué trois pliants dont deux avec un petit dossier. Moi je n'avais droit qu'au pliant sans confort!!! Cela aussi allait dans la valise.

 

Après le repas, nous allions, ma mère et moi , rincer assiettes, tasses et services dans l'eau claire de la rivière. Une fois la vaisselle séchée au soleil du Valais, nous la rapportions à papa qui, méticuleusement, mettait chaque chose à sa place, puis refermait soigneusement la valise. Nous, les femmes, nous n'avions pas le droit d'y toucher. Pour le voyage du retour, il fixait la valise sur le porte-bagages avec les courroies prévues à cet effet.

 

Nous allions cueillir quelques fleurs (peu et pas trop délicates, le voyage jusqu'à Lausanne ne leur aurait pas permis de rester fraîches). Je me souviens des magnifiques anémones soufrées ou des anémones pulsatilles, des rhododendrons et des orchis vanillés. Huitante ans ont passé. Qu'en reste-t-il maintenant avec les constructions nouvelles?

 

Le paternel se reposait tranquille, loin des exclamations de sa femme et de sa fille.

- Maman, regarde comme c'est beau, comme ça sent bon!

J''aimais particulièrement les orchis vanillés.

 

Au retour, on s'arrêtait à la cascade de la Pisse-Vache pour se reposer. Moi, je grimpais dans les arbustes humides de l'eau de la cascade.

 

Quand il y avait trois ou quatre voitures sur la route pour arriver à la Tour-de-Peilz, papa s'écriait: "Qu'est-ce qu'il y a comme circulation!".

 

Mais, le plus beau, c'est qu'une fois à la maison, il exigeait que ma mère cuise un poulet avec petits pois et carottes, pendant que moi, exténuée, j'étais penchée sur la cuvette avec une folle envie de vomir.

Souvenirs d'une gamine. En 1936, on était encore des enfants.


Le 2015-06-21



06/10/2015
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